Interview du Docteur Jean Paul Hamon

Dr Jean-Paul Hamon : « Mon livre est un cri de désespoir pour dénoncer le mépris des autorités »
PAR LOAN TRANTHIMY - PUBLIÉ LE 23/11/2020

Le Docteur Jean-Paul Hamon, président d’honneur de la FMF : « Mon livre est un cri de désespoir pour dénoncer le mépris des autorités »

PAR LOAN TRANTHIMY - PUBLIÉ LE 23/11/2020

À 74 ans, le Dr Jean-Paul Hamon refuse de raccrocher son stéthoscope. Généraliste installé à Clamart (Hauts-de-Seine) depuis plus de 40 ans, l’ex-président emblématique de la Fédération des médecins de France (FMF), aujourd’hui président d’honneur, publie un livre* qui dénonce le « mépris » de l’administration pour la médecine libérale et déplore… la division syndicale.

-  LE QUOTIDIEN : Vous publiez « Qui veut la peau de nos généralistes  ? ». Pourquoi ce coup de gueule  ?

Dr JEAN-PAUL HAMON : C’est un cri de désespoir pour dénoncer le mépris des autorités de tutelle – que sont le ministère de la Santé ou la CNAM – pour la médecine libérale et leur profonde méconnaissance du métier. Un exemple : lors du premier confinement, le mot d’ordre en direction de la population a été d’appeler le 15 en cas de doute. Résultat, le 15 a été débordé alors que si on avait décidé de s’appuyer sur les généralistes, les choses se seraient passées de façon plus fluide. Autre exemple, les primes « Covid » : les internes ambulatoires de médecine générale n’y avaient pas droit. L’oubli a été réparé mais cela témoigne d’un mépris pour nous.

- À travers ce livre*, ne défendez-vous pas un modèle d’exercice - 100 % libéral, monoprofessionnel - dont les jeunes se détournent   ?

Il est faux* de dire que les jeunes veulent le salariat. Une étude récente de l’ISNAR a démontré que seulement 19 % des internes veulent être salariés. Je comprends que les jeunes souhaitent avoir du temps pour leur famille, leur formation, leurs loisirs. Mais à partir du moment où ils ont découvert l’exercice libéral dans de bonnes conditions – pas plus de 45 heures par semaine, secrétariat avec un fichier partagé entre les médecins du même cabinet, coordination simple avec les autres professionnels – ils n’ont plus envie de s’engager dans le salariat ou dans un exercice mixte.
Aujourd’hui hélas, c’est très clair. Avec une consultation à 25 euros et une ROSP [rémunération sur objectifs de santé publique, NDLR] minable, les généralistes n’ont pas les moyens d’avoir un tel secrétariat en présentiel et des locaux adaptés dans une grande agglomération.

- « Libéral et de moins en moins libre », c’est l’un des chapitres du livre. N’est-ce pas décourageant pour les jeunes  ?

Ce qui décourage les jeunes, c’est la crainte de ne pas avoir de moyens pour travailler correctement en faisant 45 heures par semaine. Par ce titre, je voulais alerter sur les menaces qui pèsent sur la médecine libérale. Notre profession est étouffée par le « flicage » permanent de l’Assurance-maladie, qui trouve que les médecins prescrivent trop d’arrêts de travail, trop de transports en ambulance, trop d’antibiotiques.
À côté de ça, rien n’est fait pour rendre vraiment attractive la discipline. La désertification médicale s’installe dans tous les territoires, cela ne semble pas affoler les autorités.

- Pourtant, la CNAM finance aujourd’hui des assistants médicaux. Des délégations d’actes simples sont proposés aux pharmaciens, aux infirmiers pour permettre aux médecins de regagner du temps médical…

Oui mais le financement des assistants médicaux se fait au compte-gouttes. Emmanuel Macron a annoncé le déploiement de 4 000 assistants, c’est-à-dire moins d’un pour dix médecins. Or, tous les libéraux sont débordés.
Quant aux délégations de tâches, je n’en veux pas ! Ou plutôt, je voudrais qu’on me décharge des tâches administratives. C’est justement grâce à des actes médicaux considérés comme anodins que la confiance s’installe avec les patients, permettant une bonne connaissance de leur environnement et des problèmes de la famille. Cela facilite leur prise en charge pour les problèmes graves.
La cystite est un bon exemple d’affection en apparence bénigne mais dont la répétition peut cacher un problème plus sérieux. Le pharmacien n’a pas été formé pour avoir l’expertise du médecin. Son métier est de délivrer les médicaments et de sécuriser l’ordonnance. En proposant aux autres professionnels de s’occuper de la cystite ou des angines, l’administration dégrade la qualité de la prise en charge du malade.

- Vous tirez à boulets rouges sur les autorités de santé. Mais les représentants des médecins n’ont-ils pas leur part de responsabilité  ?

Les syndicats sont responsables de la politique conventionnelle des petits pas. Je pense aux communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS) qui illustrent l’emprise de l’administration sur les médecins. Autre exemple : le service d’accès aux soins pour répondre aux appels urgents. Les CHU rêvent de l’organiser et c’est une hérésie car cette mission revient aux libéraux. Et je n’ai guère entendu les syndicats protester.
Pour assurer la défense de la médecine libérale, la profession devrait être unie et forte pour résister et imposer un changement radical de politique. Hélas, je suis atterré de voir la multiplication d’organisations qui nous affaiblit. La création récente d’un syndicat de spécialistes est davantage motivée par une ambition personnelle que par la défense des spécialités.

- Pour sauver le soldat « médecin libéral », vous appelez le ministre de la Santé à avoir du courage. En a-t-il  ?

Visiblement, il en a eu pour l’hôpital en obtenant un financement important lors du Ségur. J’aimerais qu’il ait le même le courage pour la ville ! Si on avait eu 7 milliards d’euros, on aurait pu redonner de l’attractivité aux métiers, assurer la prise en charge des soins non programmés. Hélas, je pense qu’Olivier Véran a une méconnaissance profonde de la médecine libérale et surtout une vue biaisée du système de santé, qui doit marcher sur ses deux jambes – libérale et hospitalière. Cela me désole  !

* « Qui veut la peau de nos généralistes  ? Comment ils tuent la médecine de proximité »,
Albin Michel, 227 pages, 16,90 euros.

Propos recueillis par Loan Tranthimy - Le Quotidien du Médecin